GRЀVES Á RÉPÉTITION : OÙ VA L’ÉCOLE IVOIRIENNE ?

C’est un euphémisme que de le dire, l’école ivoirienne se porte mal. Elle est malade des effets cumulatifs d’une décennie de crise militaro-politique, qui a nourri de manière abyssale le déficit chronique d’enseignants et conduit à un manque d’investissements infrastructurels dans le secteur éducation-formation. Ce que certains analystes sociopolitiques ivoiriens appellent la décennie perdue- la période de crise de 2000 à 2010- aura laissé certainement de graves séquelles sur le système éducatif ivoirien. Une école ivoirienne aussi gangrenée par des pratiques comme la tricherie, la consommation de drogue, l’incivilité, la culture de la violence, la tontine sexuelle- qui fait rage dans certains établissements- etc. Á cette longue liste de maux, s’ajoutent aujourd’hui les grèves à répétition, qui ont pris un relief bien particulier vu leur prolongement dans le temps, tant et si bien que le spectre d’une année blanche n’est plus à écarter. Figurez-vous que depuis le 10 décembre 2018, jour à partir duquel les élèves ont débrayé les salles de classe dans la localité de Gagnoa où j’officie comme enseignant, les écoles publiques sont depuis lors restées portes closes. Du débrayage des élèves le 10 décembre  2018 aux différents mots d’ordre de grèves des enseignants relatifs principalement à la revalorisation des indemnités de logements, cela fait plus de deux mois que l’école est à l’arrêt. Les autres localités du pays ne sont pas épargnées par ce mouvement de grèves prolongées, non sans nourrir l’inquiétude grandissante des parents d’élèves qui s’interrogent légitimement sur l’avenir de leurs enfants. Mais cette situation de blocage, de crise de l’école ivoirienne pose aussi avec acuité la question de la responsabilité des différents acteurs.

-Une crise aux responsabilités partagées

On ne le dira jamais assez, gouverner, c’est prévoir, c’est anticiper la survenue des conflits sociaux ou à tout le moins les circonscrire assez rapidement lorsqu’ils éclatent. Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’Etat ivoirien a manqué d’anticipation, de tact et de communication dans la gestion de cette situation de blocage de l’école ivoirienne. Comment comprendre qu’un cadre de discussions n’ait pas été crée dès le dépôt du premier préavis de grève, qui remonte au mois de décembre, à l’effet de recevoir les syndicats enseignants pour aplanir les différents ? Rien moins que l’expression d’un certain mépris de la part du ministère de tutelle, qui n’hésite pas à emboucher l’ »argument » de la politisation de la grève. Qu’à cela ne tienne ! Il reste, qu’il est toujours du devoir des pouvoirs publics de discuter pour arrondir les angles, rassurer et assurer in fine la sérénité de l’école ivoirienne, gage de bonnes performances scolaires. Sans vouloir être nihiliste ou négateurs des efforts consentis par le gouvernement actuel en faveur de l’école- déblocage des salaires, reprise des avancements salariaux, recrutement assez important d’enseignants, effort infrastructurel…-, les pouvoirs publics doivent néanmoins sortir de cette logique de mépris des plates formes syndicales qui sont ne sont rien d’autres que le creuset du corps enseignant et du personnel d’encadrement ivoiriens. Autant le dénoncer avec force, la trêve sociale à laquelle le gouvernement est parvenue avec certains syndicats l’année passée, qui court sur cinq ans n’est pas synonyme de mise en cage de l’ensemble des syndicats ou de mise en veilleuse de toute revendication d’ordre corporatiste. Si l’Etat est incriminé dans le pourrissement de cette crise aux effets désastreux sur l’école ivoirienne, il n’en reste pas moins que les enseignants ont aussi leur part de responsabilité.

Les syndicats ivoiriens : la logique de l’intransigeance

À la décharge de l’Etat, on pourrait noter le jusqu’au boutisme de certains syndicats enseignants, englués dans une logique du tout ou rien. On le relevait tantôt les pouvoirs publics actuels ont consenti un effort financier non négligeable dans le sens de l’amélioration des conditions existentielles des enseignants en termes notamment du déblocage indiciaire des salaires et de la reprise des avancements salariaux. Toutes choses qui valent aujourd’hui un quasi dédoublement du salaire de base. Cette revalorisation salariale nourrit au sein de l’opinion populaire à tort ou à raison l’idée que les enseignants sont les « enfants choyés » de la République. Les populations s’expliquent difficilement ces grèves à répétition et expriment de plus en plus un sentiment de lassitude et de ressentiment face à ce qu’elles considèrent comme une prise en otage de l’école ivoirienne par certains acteurs syndicaux. Les langues se délient de plus en plus au sein de la société civile – parents d’élèves, élèves, guides religieux, chefferie traditionnelle- pour en appeler à une certaine retenue, une certaine pondération de l’action syndicale.

En tout état de cause,  l’Etat a à charge de nouer ou de renouer le fil du dialogue avec les partenaires de l’école dont notamment les plates formes syndicales pour conjurer  cette crise qui n’a que trop durer. Aussi, les syndicats doivent-ils s’inscrire dans une logique d’apaisement pour donner une chance aux négociations car aucun sacrifice n’est de trop de part et d’autre pour ramener la tranquillité au sein de nos établissements, et sauver in fine l’école ivoirienne.

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