Mali : les leaders religieux, premiers opposants politiques ?

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23 avril 2019

Mali : les leaders religieux, premiers opposants politiques ?

Le cherif de Nioro et Mahmoud Dicko font stade comble à Bamako – Nord Sud Journal/Le grognon

La question est loin d’être superflue ou anecdotique, tant il est vrai que les leaders musulmans maliens ont aujourd’hui investi sans réserve le champ politique. Tout porte à croire que le pas a été franchi par les acteurs religieux dans le sens d’une plus grande implication dans le débat politique. Un changement de paradigme qui en dit long sur leur pouvoir croissant dans l’espace public malien, et qui vient de se confirmer avec la démission forcée du désormais ex-premier ministre Souleymou Boubeye Maïga dont la tête avait été réclamée le 4 avril dernier lors d’un meeting organisé par leurs soins, et qui avait réuni des dizaines de milliers de maliens. Un meeting aux accents de véritable démonstration de force opéré par le président du haut conseil islamique et du chérif de Nioro, qui avait de quoi faire pâlir d’envie l’opposition politique classique tant la mobilisation citoyenne était record. Une mobilisation populaire exceptionnelle ce jour-là, assortie de sévères mises en garde à l’endroit du chef de l’Etat malien quant à la prise en compte de leurs desiderata, dont principalement la révocation du premier ministre. Sans vouloir minimiser la menace de motion de censure au parlement dont ce dernier faisait l’objet, il reste que l’hostilité des religieux a été la lame de fond qui a scellé son sort. Cette intrusion du religieux dans l’arène politique ne manque pas d’interpeller et d’inquiéter quant au risque accru d’une théocratisation du champ politique malien.

-Une menace sur la laïcité

Qu’adviendrait- il si les guides religieux maliens se transformaient de manière permanente en faiseurs de roi, qui font et défont l’exécutif au gré de leurs intérêts ? Assurément que le jeu politique s’en trouverait affecté, voire faussé. Le caractère laïc de toute société impose une séparation nette entre le spirituel et le temporel, la non confusion entre le pouvoir d’Etat et la chose religieuse, qui permet à chaque pouvoir en fonction de sa nature (spirituelle ou politique) de jouer sur ses terres. Quand on sait que le Mali est un pays à prédominance islamique (plus de 90℅ de la population) et que l’Islam y est pour une bonne part confrérique, ce qui sous-entend la subordination des fidèles aux chefs religieux, on est en droit de s’inquiéter de cet activisme politique déployé par ces acteurs religieux d’un nouveau genre, qui nourrissent de plus en plus des ambitions politiques. Pour rappel, les leaders religieux ne sont pas à leur premier « fait d’arme ». Hormis la récente obtention de la démission du premier ministre Soumeylou Boubeye Maiga, ils avaient déjà fait reculer le gouvernement sur le projet de loi relatif au nouveau code de la famille. La formule est bien connue, chaque victoire fait appel à une autre victoire. Jusqu’où iront les leaders religieux ? Autant le dire, ils semblent s’être installés durablement dans l’espace politique malien, non sans contrevenir ou aller à rebours du rôle de formation religieuse, mais aussi d’entremetteur, de bons offices ou de médiation qui a toujours été le leur dans la résolution des conflits sociaux. Il faut aussi se l’avouer, cette immixtion du religieux dans le champ politique a été favorisée par les leaders politiques maliens eux-mêmes.

-L’intrusion du religieux dans le champ politique : une conséquence des mœurs politiques maliennes

C’est un secret de polichinelle, les acteurs politiques sous nos latitudes africaines ont toujours voulu se servir des leaders religieux à des fins électoralistes. Le Mali ne déroge à cette tendance lourde. Cependant bien plus qu’ailleurs-hormis le Sénégal-, le phénomène est beaucoup plus marqué sous les tropiques maliens. L’actuel président Ibrahim Boubacar Keita avait bénéficié en son temps- lors de sa première mandature- des appels au vote de certains leaders religieux, toute chose qui avait grandement favorisé son accession au pouvoir d’Etat. L’opposition politique n’est pas en reste, dans cette entreprise d’adoubement par les guides religieux. La récente présidentielle malienne vient d’en administrer la preuve avec la consigne de vote donnée par le chérif de Nioro-haut dignitaire musulman- en faveur d’un candidat de l’opposition, qui lui a valu la troisième place, ce qui n’est pas rien vu que ce dernier était jusqu’à récemment un illustre inconnu de la scène politique malienne. Il ne faut pas se méprendre, ce sont les acteurs politiques qui par leurs différents appels du pied, leurs sollicitations assidues, ont poussé les leaders religieux à sortir de leurs mosquées ou de leurs lieux de retraite pour en faire ce qu’ils sont aujourd’hui, c’est-à-dire des activistes politiques. Si aujourd’hui l’opposition politique malienne semble se réjouir et applaudir l’arrivée de ses alliés inattendus que sont les religieux, il n’en reste pas moins qu’elle doit sûrement s’attendre demain à un retour de bâton quand elle sera aux commandes.

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