LES CINQ PÉCHÉS CAPITAUX DE LA SOCIÉTÉ IVOIRIENNE !

   En dépit des belles performances macro-économiques enregistrées par la Côte d’Ivoire (au moins 8% de taux de croissance depuis 2012), elle reste laminée par des tares structurelles d’une gravité inouïe, que je qualifie de péchés capitaux ou de menaces existentielles car elles doivent être conjurés, sous peine de faire chavirer le navire Ivoire.

Aux  premières loges de ce ‘’top 5’’ des péchés capitaux, figure le déficit d’unité nationale. S’il est un chantier sur lequel le régime du président Ouattara a avancé le moins durant ses deux mandatures, c’est incontestablement celui de la réconciliation nationale. Les effets cumulatifs de plus d’une décennie de crise militaro-politique ont déstructuré le tissu social. Ce dernier a tellement été abîmé que certains ivoiriens nourrissent encore l’idée d’un match retour – entendez une seconde confrontation armée – entre partisans de Laurent Gbagbo (dont beaucoup n’ont pas digéré la perte du pouvoir d’État) et affiliés de l’actuel camp présidentiel. Les récriminations, les rancœurs, les ressentiments liés à la crise post-électorale sont encore présentes, les plaies béantes liées à cet épisode tragique de notre pays ont été cautérisées, mais pas cicatrisées. Les actions initiées par les pouvoirs publics pour l’instant ne sont pas à la hauteur des attentes liées à ce vaste chantier qu’est la réconciliation nationale, préalable à tout véritable développement.

Le corollaire de ce déficit d’unité nationale nous renvoie à la seconde gangrène de la société ivoirienne, que j’appelle la forte ethnicisation du jeu électoral. En effet, sous les latitudes ivoiriennes, chaque leader politique à ses ‘’électeurs naturels’’, son ‘’bétail électoral’’, selon qu’il soit originaire de telle ou telle ethnie. Une forte tribalisation du jeu électoral qui dénote à l’évidence d’un manque de maturité démocratique sous nos tropiques ivoiriens. Ainsi le président Ouattara recrute-t-il massivement ses électeurs dans la partie Nord du pays, d’où il est originaire. Cela vaut aussi pour Bedié, qui s’adjuge les voix du centre, Gbagbo Laurent, celles du centre-ouest ou encore Mabri Toikeuse qui rafle celles de l’ouest. Au-delà de la présence marginale de militants de différents bords ethniques dans certains partis politiques, le vote comme le jeu politique en général reste largement tributaire de la carte ethnique ou communautaire en terre ivoirienne. Tout porte à croire que la présidentielle à venir ne dérogera pas à cette triste réalité. Au niveau du gros de la troupe (les masses sociales ivoiriennes), cette problématique pourrait se résumer en ces termes : dis-moi ton ethnie, je te donnerai le nom de ta chapelle politique.

A côté de ces deux écueils qui fragilisent la société ivoirienne, un autre, non moins important, est celui de la violence. Le constat s’impose aujourd’hui avec la force de l’évidence : la violence se banalise en terre ivoirienne. Abstraction faite des pires atrocités liées à la crise post-électorale en 2010 (avec à la clé plus de 3000 morts), la violence s’instille, se distille durablement dans toutes les strates de la société ivoirienne, au point de devenir un véritable référent. Jamais dans l’histoire de notre pays, la violence n’a été aussi prisée pour résoudre les conflits sociaux. Tout se passe comme si la violence était instituée par les membres du corps social comme l’unique mode d’expression face aux tensions sociales. C’est un secret de polichinelle, en terre ivoirienne : quand on n’est pas content, on casse, on saccage, on brûle, on s’en prend aux symboles de l’État, et comme on le dit de manière triviale à Abidjan « ça ne va pas à quelque part », comprenez qu’il n’aura aucune sanction ou suite judiciaire liée à ces actes. Une véritable culture de la violence qui déteint jusqu’en milieu scolaire.

A ce sombre tableau s’ajoute malheureusement la course à l’enrichissement illicite. Malheureusement, le changement de régime en 2011 n’y aura rien fait. Pire, le phénomène de corruption, de concussion ou de prévarication fait aujourd’hui figure de véritable fléau national. Nos ministères et nos administrations se sont transformés en véritables nids de la corruption. Entre pots de vins liés à la passation des marchés, détournements de fonds publics, abus de biens sociaux, vente des concours d’entrée à la fonction publique et rackets des forces de l’ordre… chacun veut prendre « sa part du gâteau », et c’est peu que de le dire. Tous ceux qui possèdent une parcelle de pouvoir,  y compris les « sans grades », veulent s’en mettre plein les poches. L’enrichissement illicite semble être le maître mot, un véritable sport national. Signe des temps, la classe des nouveaux riches compte de nombreux pontes du régime, à la tête des institutions, des ministères, des régies financières… Ceux-là font du pouvoir une véritable mangeoire. Et le plus dramatique est l’inaction du chef de l’Etat. L’incurie est aussi assourdissante que révoltante. En dépit des nombreux scandales financiers qui entachent l’exercice de son pouvoir, aucun baron du régime ne s’est pas encore retrouvé derrière les barreaux. Dieu seul sait s’il devait s’y trouver par dizaines, tant il est vrai qu’aujourd’hui l’enrichissement illicite s’est érigé en mode de fonctionnement dans de nombreux départements ministériels.

Enfin, nous ne saurons clore ce ‘’top cinq’’ des péchés capitaux qui gangrènent la société ivoirienne sans relever l’incivisme ambiant qui prévaut aujourd’hui en terre ivoirienne. Le constat est sans appel, l’incivisme est présentement un marqueur important de la société ivoirienne. L’ivoirien en général a peu ou pas d’intérêt pour la chose publique, pour les règles qui président l’espace public. Du mépris des règles de circulation routière en passant  par l’inobservation des règles d’urbanisme ou encore la transformation de nos rues en poubelles et l’occupation anarchique de l’espace public, on est en droit de se demander si la notion de chose publique a encore un sens. L’une des conséquences les plus dramatiques de cet incivisme notoire a été la survenue des dernières inondations à Abidjan. En effet, les constructions anarchiques sont légion au mépris des règles les plus élémentaires de construction et d’urbanisme. On édifie des constructions sur les ouvrages d’assainissements qui doivent servir justement à réguler et évacuer l’eau de ruissellement de pluie. Les servitudes, les emprises sont occupées systématiquement, tant et si bien que la ville d’Abidjan s’est transformée aujourd’hui en véritable espace immobilier et marchand où le plus petit mètre carré est âprement discuté. Les populations sont passées maîtresses dans l’art de transformer les caniveaux en dépotoirs, avec pour conséquence d’empêcher le passage des eaux qui, en cas de forte pluie, dévalent inévitablement dans les habitations et sur les routes.

En un mot comme en mille, il urge de solutionner ces maux précités afin que la Côte-d’Ivoire puisse se diriger vers des rivages beaucoup plus heureux.

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