INONDATIONS MEURTRIЀRES À ABIDJAN : J’ACCUSE !

Les images sont renversantes, à la limite de l’apocalypse : jusqu’à 2,5 m d’eau par endroits, des immeubles effondrés, une vingtaine de personnes emportées, des dizaines de voitures charriées par la puissance des flots, des dégâts matériels à perte de vue, un amoncellement indescriptible de gravats et de détritus… Bref, c’est une scène de désolation qu’Abidjan a présentée au lendemain de la pire inondation qu’elle ait connue. Une semaine après, l’émotion n’est toujours pas retombée, la population ivoirienne est toujours sous le choc, partagée entre consternation et colère. On s’explique difficilement que sous d’autres latitudes, on puisse enregistrer de tels niveaux de pluviométrie sans avoir à la clé un tel décompte macabre -20 morts- et un tel niveau de destructions matérielles. Notons à ce titre qu’un immeuble à plusieurs étages s’est effondré. Au delà du concert d’émotions (pleurs, douleurs) et d’indignation que ce drame  suscite, il faut aujourd’hui situer les responsabilités, à commencer par celle de l’Etat.

-UNE INACTION COUPABLE

Ce drame vient une fois de plus jeter une lumière crue sur le laxisme coupable, que dis-je, la corruption qui gangrène l’administration ivoirienne. C’est un secret de polichinelle, nos ministères se sont transformés en véritables nids de prédation financière. Et le ministère de tutelle, en l’occurrence celui de la construction et du logement, n’y échappe pas. Des permis de construire sont délivrés de manière indue, bien entendu contre forte rémunération, au mépris des règles d’urbanisme. Les agents du ministère ferment les yeux sur certaines constructions  établies sur des ouvrages d’assainissement (bouches d’égouts, caniveaux), alors qu’elles obstruent considérablement le passage des eaux de ruissellement et entraînent d’importantes remontées d’eau dans les habitations. C’est sans compter encore les zones à risques (bassins orageux, flancs de collines…) qui font l’objet de constructions dans l’incurie la plus assourdissante du ministère de la construction. Ce manque d’actions préventives de la part des pouvoirs publics a contribué à la survenue d’un si lourd bilan macabre.

La formule est bien connue : gouverner c’est prévoir, c’est anticiper, c’est planifier, mais cela a terriblement manqué aux autorités ivoiriennes. Même le niveau de riposte, l’organisation des secours et la prise en charge des victimes ont connu des insuffisances. Les deux milliards de FCFA déboursés sur instruction du président Ouattara pour aider les victimes et le fait d’écourter sa visite en France pour se rendre sur les lieux du sinistre ne pèsent pas grand-chose dans la balance de l’énorme responsabilité qui est la sienne.

Cependant, l’incivisme des populations n’est pas non plus étrangère à la survenue de cette tragédie.

-UN INCIVISME NOTOIRE DES POPULATIONS

Le constat est sans appel, l’incivisme est aujourd’hui un marqueur de la société ivoirienne. L’ivoirien en général a peu ou pas d’intérêt pour la chose publique, pour les règles qui président l’espace public. Les constructions anarchiques sont légion, au mépris des règles les plus élémentaires de construction et d’urbanisme. On édifie des constructions sur les ouvrages d’assainissements qui doivent servir justement à réguler et évacuer l’eau de pluie. Les servitudes, les emprises sont occupées systématiquement, tant et si bien que la ville d’Abidjan s’est transformée aujourd’hui en véritable espace immobilier et marchand, où le plus petit mètre carré est âprement discuté. Les populations sont passées maîtresses dans l’art de transformer les caniveaux en dépotoirs. Cela empêche le passage des eaux, qui, en cas de forte pluie, dévalent inévitablement dans les habitations privées et sur les routes. A ce titre, l’exemple le plus patent est le carrefour de l’Indenié – à l’intersection du quartier du Plateau, d’Adjamé et de Cocody- qui se retrouve sous les eaux à chaque orage. Tous les régimes successifs ivoiriens ont échoué à trouver des solutions durables à cette ‘’énigme’’, et ce n’est pas faute d’avoir essayé. Les pouvoirs publics actuels ont investi des milliards dans des infrastructures en amont – construction de barrages érecteurs, de bassins d’écoulement des eaux…-, mais rien n’y fait. La cause essentielle étant le déversage des déchets solides de la part des populations riveraines dans ces infrastructures d’évacuation d’eaux, qui favorisent la remontée des eaux à chaque forte pluie à la surface du bitume.

Cette tragédie commande des pouvoirs publics des mesures vigoureuses et courageuses dans le sens d’une meilleure application des règles de construction et d’urbanisme. Un épineux chantier qui commence d’abord par la démolition sans état d’âme des habitations, des commerces et autres édifices qui empêchent le ruissellement des eaux de pluie. Mais aussi par la destruction des constructions anarchiques, à flancs de colline, dans des bassins orageux ou autres habitations situées dans des zones à risques. Les populations ont aussi leur partition à jouer, elles doivent procéder à un changement radical de comportements en se pliant aux règles de construction et en adoptant des gestes éco-citoyens. C’est à ce prix que pareille tragédie pourrait être conjurée à l’avenir.

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