BRASSERIES IVOIRIENNES : LA GUERRE DE LA BIÈRE EST ENGAGÉE, LA JEUNESSE PRISE EN OTAGE !

C’est un euphémisme de le dire, les brasseries ivoiriennes se livrent aujourd’hui une guerre sans merci avec pour cœur de cible la jeunesse. A coups de lynchages médiatiques (spots télé, radio, gadgets, affiches géantes, encarts publicitaires, panneaux publicitaires, animations publiques….), les acteurs du secteur de la bière ivoirienne ne ménagent aucun effort pour conquérir des parts de marché, pour ravir le cœur des consommateurs, surtout des plus jeunes.

En effet, l’arrivée d’un nouvel acteur de la bière en l’occurrence, la société Brassivoire a ouvert les hostilités avec le leader traditionnel du marché ivoirien, Solibra, filiale du groupe Castel. Celle-ci est aussi aux prises avec le géant néerlandais Heineken, actuellement en pleine implantation dans la sous-région, dans laquelle il est entré par la Côte-d’Ivoire. En un mot comme en mille, le secteur de la bière attise les convoitises sous les latitudes ivoiriennes, et d’autres groupes d’envergure mondiale seraient sur les rangs pour profiter de la manne de l’or gris. Au-delà du bouillonnement perceptible dans le secteur de la bière, c’est surtout les pratiques qui flirtent souvent avec le racolage des jeunes et une politique agressive d’incitation à la consommation d’alcool qui interpellent, à plus d’un titre.

LA JEUNESSE : LE RISQUE DE DÉPENDANCE À L’ALCOOL

C’est bien connu, la jeunesse a toujours constitué le cœur de cible des industries. De l’industrie du tabac à celle de l’automobile, les arguments de vente ont été de tout temps dirigés principalement vers la jeunesse. L’industrie de la bière ne déroge donc pas à la règle. Cependant, cela est encore plus vrai sous les tropiques ivoiriens où les acteurs du secteur de la bière semblent s’être lancés dans une véritable campagne séduction tous azimuts pour développer une culture de la consommation de l’alcool au sein de la jeunesse, non sans créer le risque d’une addiction au terrible impact social et sanitaire. Au-delà de la guerre des prix, celle des images fait rage : chaque acteur voulant s’identifier à la jeunesse ivoirienne use de publicités aguichantes ou de jeunes filles et garçons sont mis en scène en train de picoler avec délectation. Non seulement ces publicités passent en boucle sur la chaîne nationale, mais elles inondent aussi les rues abidjanaises. Même la super star ivoirienne de football Didier Drogba a été mis à contribution : un important acteur de la bière l’a payé pour qu’il mette son image au profit de la promotion de sa gamme de produits. Ainsi d’énormes affiches à l’effigie du joueur ivoirien fleurissent à Abidjan, le slogan : « ma bière, c’est Bock ! » faisant référence à la bière dont il défend « les couleurs ». Ces brasseries ont créé un maillage publicitaire de la capitale si impressionnant qu’on ne peut plus faire 100 mètres sans croiser une affiche géante. Et celles-ci invitent à la consommation d’alcool, présentée comme l’expression de la classe, de l’élégance, de la joie de vivre… très certainement un appel du pied à l’endroit de la jeunesse ivoirienne.

Il y a fort à parier qu’il existe une corrélation entre cette forte sollicitation médiatique de la jeunesse à consommer de l’alcool et l’alcoolisme qui se répand dans les rangs de la société ivoirienne. C’est une image banale, aujourd’hui, que de trouver de jeunes ivoiriens attablés autour de bouteilles de bière, aussi bien durant les jours ouvrés que les week-ends. À titre d’exemple de cette déferlante de la bière dans les habitudes de consommation ivoiriennes, deux expressions sont passées dans le langage familier : « aller prendre une bière » ou « donner l’argent de la bière » suite a un service rendu. Des expressions consacrées, qui fleurissent en permanence sur les lèvres des ivoiriens, surtout des plus jeunes, et en disent long sur l’ampleur de ce phénomène des temps nouveaux. Le risque, bien réel : une addiction massive de la jeunesse ivoirienne à l’alcool.

Sans vouloir jeter l’anathème sur les maquis (argot ivoirien pour désigner les cabarets),  ceux-ci constituent tout de même les points de ralliement d’une bonne partie de la jeunesse ivoirienne, et de véritables lieux de beuverie. Avec ces fêtes vient le risque d’avoir des ivoiriens plus noceurs que bosseurs, agglutinés dans les liens de la dépendance à l’alcool. Le phénomène est si prégnant que la musique urbaine ivoirienne (Zouglou) s’en est saisie : la chanson devenue culte du groupe Révolution s’intitule « je bois plus ! », autrement dit je ne consomme plus d’alcool, histoire de mettre sous les projecteurs l’explosion de l’alcoolisme en terre ivoirienne et de sensibiliser sur les graves conséquences liées à l’état d’ébriété.

-UN SILENCE ASSOURDISSANT DES POUVOIRS PUBLICS

On serait tenté de se demander ce que fait l’État, de son côté, contre cette campagne agressive d’incitation à la consommation : rien ou presque ! Tout porte à croire que le gouvernement ivoirien se soucie plus des rentrées financières auprès des brasseries que de leurs pratiques d’implantation ou d’expansion, fussent-elles dangereuses pour la jeunesse. D’ailleurs, pour la nouvelle annexe fiscale, il vient de relever le taux d’imposition sur les produits alcoolisés à environ 20%.  L’une des preuves les plus édifiantes de ce désintérêt des pouvoirs publics relativement aux pratiques peu « orthodoxes » des acteurs de la bière,   réside en la transformation de la RTI (radio télévision ivoirienne, qui est un média d’État) en plate forme de promotion incessante à la consommation de l’alcool. Quand on sait que ces brasseries installées en terre ivoirienne sont de calibre mondial, et qu’elles ne lésinent pas sur les moyens financiers pour polir leur image et aguicher la jeunesse, la RTI s’assure des revenus importants liés aux passages en boucle de leurs spots publicitaires que dis-je de leur déferlante publicitaire, quitte à mettre en partie au placard sa mission d’éducation des populations ivoiriennes. La rentabilité financière l’emporte très largement sur l’exigence d’éducation des masses sociales contenue dans son cahier de charge.

L’intention, ici, n’est pas que ce média d’État devienne puritain ou ultra rigoriste, mais qu’il fasse preuve de retenue face à l’agenda médiatique des brasseries. En tant que média public de grande audience, la télévision ivoirienne ne peut pas se laisser guider uniquement par l’appât du gain, et laisser prospérer ce lynchage publicitaire sur nos écrans. Après tout, les adolescents, qui sont en phase de construction psychique et qui constituent une bonne frange de la population, pourraient facilement se laisser convaincre par le discours racoleur de ces campagnes incessantes. Malheureusement, de plus en plus d’entre eux franchissent le pas de la consommation de l’alcool. Signe des temps, la gente féminine n’est pas en reste de ce phénomène de consommation massive de l’alcool. Il semble révolu le temps où  les jeunes filles se contentaient de prendre de la sucrerie lorsqu’elles étaient invitées à prendre un pot, aujourd’hui elles lèvent le coude (picolent) aussi bien que les hommes, sinon mieux souvent. Pour s’en convaincre, il suffit juste de faire un tour au niveau des maquis et des boîtes  de nuits situés dans les quartiers chauds d’Abidjan comme Yopougon, Adjamé, Abobo… Indistinctement, hommes et femmes s’y adonnent  à de véritables beuveries.

Vivement que l’Etat mette la pédale douce aux opérations médiatiques qui ont cours, aussi bien dans nos médias publics que dans les rues abidjanaises. Il en va de sa responsabilité et de l’avenir de notre jeunesse.

 

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