LATITUDES IVOIRIENNES : VIVEMENT UN ‘’SMIG‘’ POLITIQUE !

Les élections présidentielles de 2020 approchent à grands pas, et avec, son lot de discours politiques anxiogènes, incendiaires et haineux. C’est peu que de le dire, le marigot politique ivoirien est en pleine ébullition, soumis qu’il est, au tumulte et à l’agitation des manœuvres préélectorales. Les lignes politiques ou idéologiques s’évaporent, se redéfinissent, s’ajustent au gré des intérêts et des ambitions politiques du moment. L’éclatement de l’alliance des houphouétistes, qui avait permis l’accession de l’actuel président Ouattara à la magistrature suprême en 2011 et sa réélection en 2015 ouvre la porte à une véritable  reconfiguration de l’échiquier politique ivoirien. Quand les alliés d’hier- Ouattara, Bédié, Soro- se transforment en véritables adversaires voire en ennemis politiques déclarés, toutes les digues de la convenance, de l’élégance politique éclatent. Les ex-alliés-un aéropage de personnalités déchues et déçues de la mouvance présidentielle- désormais opposants encartés, portés par un ressentiment tenace, semblent être nourris par une seule obsession aujourd’hui : faire payer le prix fort au chef de l’Etat pour sa ‘’trahison’’. Une situation politique, que dis-je un psychodrame politique à l’ivoirienne qui donne lieu à de véritables passes d’armes, à des diatribes entre tenants du pouvoir et ex-alliés reconvertis en opposants purs et durs. On se rue dans les brancards, on fait feu de tout bois, au mépris de tout fair-play républicain. Les échanges feutrés, à fleuret mouchetés qui prévalaient du temps de l’alliance des houphouétistes,  sont désormais un vieux souvenir, ils laissent place à la rhétorique guerrière et à l’outrance.  Tout se passe comme si les acteurs politiques ivoiriens,  obnubilés par la seule logique de conquête ou de conservation du pouvoir d’Etat avaient perdu tout sens de la tenue, de la retenue. La surenchère langagière, les dérapages, les invectives sont désormais les choses les plus partagées au sein de la classe politique ivoirienne.  Tout porte à croire que les enseignements de la crise politico-militaire, qui a plongé le pays dans les abîmes de la guerre pendant une décennie n’ont pas été tirés par la classe politique.

-UNE CLASSE POLITIQUE OUBLIEUSE DE SES ERREURS D’ANTAN

C’est bien connu, les mêmes causes produisent les mêmes effets. La stigmatisation, les discours politiques haineux et incendiaires, qui avaient constitué un terreau fertile à l’éclatement et à l’emballement de la guerre en Côte-d’Ivoire semblent se profiler à l’horizon. Les acteurs politiques, autant qu’ils sont, responsables de cette tragédie, qui a valu au pays plus de 3000 morts et une récession économique sans précédent, font preuve d’une amnésie et d’une cécité intolérables, en soufflant à nouveau sur les braises de la division, de la surenchère et des dérives langagières. Plus soucieux de leurs intérêts que des malheurs du peuple, la classe politique ivoirienne ne semble pas avoir pris la mesure de la responsabilité qui est la sienne dans la crise militaro-politique qui a ébranlé fortement le pays. Une crise qui a laissé des plaies béantes qui n’ont pas été jusqu’à ce jour complètement cicatrisées, et qui on l’espérait servirait de piqûre de rappel aux hommes politiques quant à la nécessité de la tempérance dans leur agir.

-LA NECESSITE D’UN FAIR PLAY POLITIQUE

Il faut se le dire franchement, l’échiquier politique n’est pas une jungle où on peut tout faire et tout dire au mépris de toute convenance républicaine. Il est certes une arène, mais une arène régie par un minimum de consensus républicain, qui exige de la courtoisie, de la retenue ou ‘’du bon ton’’ comme on le dit prosaïquement en terre ivoirienne. La stature d’hommes d’Etat dont tous les acteurs politiques ivoiriens se prévalent, prescrit de la hauteur, de la décence dans l’agir politique. On ne le dira jamais assez, la Côte-d’Ivoire est notre bien commun le plus cher, rien ne peut justifier, qu’on veuille l’embraser à coups de déclarations incendiaires, elle prime sur tout. Sur tous les égos surdimensionnés, les luttes et les intrigues de pouvoirs, et sur toutes les ambitions personnelles, fussent-elles les plus légitimes.

Mali : les leaders religieux, premiers opposants politiques ?

Le cherif de Nioro et Mahmoud Dicko font stade comble à Bamako – Nord Sud Journal/Le grognon

La question est loin d’être superflue ou anecdotique, tant il est vrai que les leaders musulmans maliens ont aujourd’hui investi sans réserve le champ politique. Tout porte à croire que le pas a été franchi par les acteurs religieux dans le sens d’une plus grande implication dans le débat politique. Un changement de paradigme qui en dit long sur leur pouvoir croissant dans l’espace public malien, et qui vient de se confirmer avec la démission forcée du désormais ex-premier ministre Souleymou Boubeye Maïga dont la tête avait été réclamée le 4 avril dernier lors d’un meeting organisé par leurs soins, et qui avait réuni des dizaines de milliers de maliens. Un meeting aux accents de véritable démonstration de force opéré par le président du haut conseil islamique et du chérif de Nioro, qui avait de quoi faire pâlir d’envie l’opposition politique classique tant la mobilisation citoyenne était record. Une mobilisation populaire exceptionnelle ce jour-là, assortie de sévères mises en garde à l’endroit du chef de l’Etat malien quant à la prise en compte de leurs desiderata, dont principalement la révocation du premier ministre. Sans vouloir minimiser la menace de motion de censure au parlement dont ce dernier faisait l’objet, il reste que l’hostilité des religieux a été la lame de fond qui a scellé son sort. Cette intrusion du religieux dans l’arène politique ne manque pas d’interpeller et d’inquiéter quant au risque accru d’une théocratisation du champ politique malien.

-Une menace sur la laïcité

Qu’adviendrait- il si les guides religieux maliens se transformaient de manière permanente en faiseurs de roi, qui font et défont l’exécutif au gré de leurs intérêts ? Assurément que le jeu politique s’en trouverait affecté, voire faussé. Le caractère laïc de toute société impose une séparation nette entre le spirituel et le temporel, la non confusion entre le pouvoir d’Etat et la chose religieuse, qui permet à chaque pouvoir en fonction de sa nature (spirituelle ou politique) de jouer sur ses terres. Quand on sait que le Mali est un pays à prédominance islamique (plus de 90℅ de la population) et que l’Islam y est pour une bonne part confrérique, ce qui sous-entend la subordination des fidèles aux chefs religieux, on est en droit de s’inquiéter de cet activisme politique déployé par ces acteurs religieux d’un nouveau genre, qui nourrissent de plus en plus des ambitions politiques. Pour rappel, les leaders religieux ne sont pas à leur premier « fait d’arme ». Hormis la récente obtention de la démission du premier ministre Soumeylou Boubeye Maiga, ils avaient déjà fait reculer le gouvernement sur le projet de loi relatif au nouveau code de la famille. La formule est bien connue, chaque victoire fait appel à une autre victoire. Jusqu’où iront les leaders religieux ? Autant le dire, ils semblent s’être installés durablement dans l’espace politique malien, non sans contrevenir ou aller à rebours du rôle de formation religieuse, mais aussi d’entremetteur, de bons offices ou de médiation qui a toujours été le leur dans la résolution des conflits sociaux. Il faut aussi se l’avouer, cette immixtion du religieux dans le champ politique a été favorisée par les leaders politiques maliens eux-mêmes.

-L’intrusion du religieux dans le champ politique : une conséquence des mœurs politiques maliennes

C’est un secret de polichinelle, les acteurs politiques sous nos latitudes africaines ont toujours voulu se servir des leaders religieux à des fins électoralistes. Le Mali ne déroge à cette tendance lourde. Cependant bien plus qu’ailleurs-hormis le Sénégal-, le phénomène est beaucoup plus marqué sous les tropiques maliens. L’actuel président Ibrahim Boubacar Keita avait bénéficié en son temps- lors de sa première mandature- des appels au vote de certains leaders religieux, toute chose qui avait grandement favorisé son accession au pouvoir d’Etat. L’opposition politique n’est pas en reste, dans cette entreprise d’adoubement par les guides religieux. La récente présidentielle malienne vient d’en administrer la preuve avec la consigne de vote donnée par le chérif de Nioro-haut dignitaire musulman- en faveur d’un candidat de l’opposition, qui lui a valu la troisième place, ce qui n’est pas rien vu que ce dernier était jusqu’à récemment un illustre inconnu de la scène politique malienne. Il ne faut pas se méprendre, ce sont les acteurs politiques qui par leurs différents appels du pied, leurs sollicitations assidues, ont poussé les leaders religieux à sortir de leurs mosquées ou de leurs lieux de retraite pour en faire ce qu’ils sont aujourd’hui, c’est-à-dire des activistes politiques. Si aujourd’hui l’opposition politique malienne semble se réjouir et applaudir l’arrivée de ses alliés inattendus que sont les religieux, il n’en reste pas moins qu’elle doit sûrement s’attendre demain à un retour de bâton quand elle sera aux commandes.

GRЀVES Á RÉPÉTITION : OÙ VA L’ÉCOLE IVOIRIENNE ?

C’est un euphémisme que de le dire, l’école ivoirienne se porte mal. Elle est malade des effets cumulatifs d’une décennie de crise militaro-politique, qui a nourri de manière abyssale le déficit chronique d’enseignants et conduit à un manque d’investissements infrastructurels dans le secteur éducation-formation. Ce que certains analystes sociopolitiques ivoiriens appellent la décennie perdue- la période de crise de 2000 à 2010- aura laissé certainement de graves séquelles sur le système éducatif ivoirien. Une école ivoirienne aussi gangrenée par des pratiques comme la tricherie, la consommation de drogue, l’incivilité, la culture de la violence, la tontine sexuelle- qui fait rage dans certains établissements- etc. Á cette longue liste de maux, s’ajoutent aujourd’hui les grèves à répétition, qui ont pris un relief bien particulier vu leur prolongement dans le temps, tant et si bien que le spectre d’une année blanche n’est plus à écarter. Figurez-vous que depuis le 10 décembre 2018, jour à partir duquel les élèves ont débrayé les salles de classe dans la localité de Gagnoa où j’officie comme enseignant, les écoles publiques sont depuis lors restées portes closes. Du débrayage des élèves le 10 décembre  2018 aux différents mots d’ordre de grèves des enseignants relatifs principalement à la revalorisation des indemnités de logements, cela fait plus de deux mois que l’école est à l’arrêt. Les autres localités du pays ne sont pas épargnées par ce mouvement de grèves prolongées, non sans nourrir l’inquiétude grandissante des parents d’élèves qui s’interrogent légitimement sur l’avenir de leurs enfants. Mais cette situation de blocage, de crise de l’école ivoirienne pose aussi avec acuité la question de la responsabilité des différents acteurs.

-Une crise aux responsabilités partagées

On ne le dira jamais assez, gouverner, c’est prévoir, c’est anticiper la survenue des conflits sociaux ou à tout le moins les circonscrire assez rapidement lorsqu’ils éclatent. Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’Etat ivoirien a manqué d’anticipation, de tact et de communication dans la gestion de cette situation de blocage de l’école ivoirienne. Comment comprendre qu’un cadre de discussions n’ait pas été crée dès le dépôt du premier préavis de grève, qui remonte au mois de décembre, à l’effet de recevoir les syndicats enseignants pour aplanir les différents ? Rien moins que l’expression d’un certain mépris de la part du ministère de tutelle, qui n’hésite pas à emboucher l’ »argument » de la politisation de la grève. Qu’à cela ne tienne ! Il reste, qu’il est toujours du devoir des pouvoirs publics de discuter pour arrondir les angles, rassurer et assurer in fine la sérénité de l’école ivoirienne, gage de bonnes performances scolaires. Sans vouloir être nihiliste ou négateurs des efforts consentis par le gouvernement actuel en faveur de l’école- déblocage des salaires, reprise des avancements salariaux, recrutement assez important d’enseignants, effort infrastructurel…-, les pouvoirs publics doivent néanmoins sortir de cette logique de mépris des plates formes syndicales qui sont ne sont rien d’autres que le creuset du corps enseignant et du personnel d’encadrement ivoiriens. Autant le dénoncer avec force, la trêve sociale à laquelle le gouvernement est parvenue avec certains syndicats l’année passée, qui court sur cinq ans n’est pas synonyme de mise en cage de l’ensemble des syndicats ou de mise en veilleuse de toute revendication d’ordre corporatiste. Si l’Etat est incriminé dans le pourrissement de cette crise aux effets désastreux sur l’école ivoirienne, il n’en reste pas moins que les enseignants ont aussi leur part de responsabilité.

Les syndicats ivoiriens : la logique de l’intransigeance

À la décharge de l’Etat, on pourrait noter le jusqu’au boutisme de certains syndicats enseignants, englués dans une logique du tout ou rien. On le relevait tantôt les pouvoirs publics actuels ont consenti un effort financier non négligeable dans le sens de l’amélioration des conditions existentielles des enseignants en termes notamment du déblocage indiciaire des salaires et de la reprise des avancements salariaux. Toutes choses qui valent aujourd’hui un quasi dédoublement du salaire de base. Cette revalorisation salariale nourrit au sein de l’opinion populaire à tort ou à raison l’idée que les enseignants sont les « enfants choyés » de la République. Les populations s’expliquent difficilement ces grèves à répétition et expriment de plus en plus un sentiment de lassitude et de ressentiment face à ce qu’elles considèrent comme une prise en otage de l’école ivoirienne par certains acteurs syndicaux. Les langues se délient de plus en plus au sein de la société civile – parents d’élèves, élèves, guides religieux, chefferie traditionnelle- pour en appeler à une certaine retenue, une certaine pondération de l’action syndicale.

En tout état de cause,  l’Etat a à charge de nouer ou de renouer le fil du dialogue avec les partenaires de l’école dont notamment les plates formes syndicales pour conjurer  cette crise qui n’a que trop durer. Aussi, les syndicats doivent-ils s’inscrire dans une logique d’apaisement pour donner une chance aux négociations car aucun sacrifice n’est de trop de part et d’autre pour ramener la tranquillité au sein de nos établissements, et sauver in fine l’école ivoirienne.

OPPOSITION POLITIQUE AFRICAINE : LE SYNDROME DE LA DÉSUNION !

On ne le dira jamais assez, l’opposition politique africaine est rongée par la même gangrène congénitale, par le même mal rédhibitoire, celui de la désunion, de la balkanisation. Comment l’opposition sous nos tropiques africains pense-t- elle raisonnablement venir à bout des régimes auxquels elle a,  à faire face, vieux pour certains de 20 ans, 30 ans ou plus, sans créer un front uni ? La question s’impose avec la force de l’évidence tant il est vrai que les élections présidentielles se succèdent sous nos latitudes, sans que les oppositions politiques africaines n’arrivent à relever le défi de la candidature unique. Engluées qu’elles sont dans les luttes intestines, dans une guerre de clochers, de positionnement où  chaque opposant roule pour sa petite boutique, pour sa petite chapelle sans entrevoir l’exigence d’une union sacrée pour assurer le changement tant attendu. Pas besoin de se creuser longtemps les méninges pour réaliser que cet émiettement de l’opposition politique africaine se nourrit principalement de l’éternel bataille de leadership entre factions rivales. Une lutte d’influence intra muros qui tourne au choc des égos.

Une opposition en proie à la guerre des égos

Assis sur la montagne de leurs certitudes, les opposants politiques africains nourrissent tous à tort l’ambition d’un destin messianique ou présidentiel. Rien moins que l’expression d’un égo surdimensionné, qui n’a d’égal que leur incapacité notoire à se réunir sous une bannière unique. C’est un paradoxe bien africain, une gageure que les opposants politiques africains se croient individuellement capables de terrasser ces régimes autocratiques à l’échelle du continent, sans se coaliser sous une étiquette commune. Le dernier épisode en date, est ce qu’il est convenu d’appeler le psychodrame de Genève, qui a vu l’accord des têtes d’affiche de l’opposition congolaise sur le choix de Martin Fayulu, avant que ledit choix ne soit dénoncé à peine 24 heures plus tard. Le ticket vital Kamehre Etienne Tshisékedy qui a vu le ralliement du premier au second, même s’il est à saluer, reste insuffisant pour battre le candidat unique de la mouvance présidentielle. Il y a lieu de préciser que nous sommes dans un mode de scrutin à un tour, qui se révèle à l’analyse comme une sanction de l’émiettement politique. Une opposition en rang dispersée face à un pouvoir resserré autour d’un candidat unique, qui a pour lui les cordons de la bourse et l’appareil d’Etat, part largement favorisé d’autant plus que l’élection présidentielle se tiendra vraisemblablement à huis clos -sans observateurs étrangers-. Le cas congolais est loin d’être isolé, il n’est pas sans rappeler celui de l’opposition malienne, camerounaise, togolaise…qui n’arrivent pas à vaincre le signe indien de la division.

Un autre facteur non moins important du délitement de l’opposition politique sous nos latitudes africaines est sa vénalité.

Une opposition politique en butte à la vénalité

Il  n’est pas rare de voir certains opposants politiques céder aux avances du pouvoir en place, en acceptant des promotions ministérielles, des avantages pécuniaires et matériels. Une transhumance avec armes et bagages qui en dit long sur leur incapacité de résilience face aux sirènes de l’argent. Il faut se l’avouer sous nos tropiques africains, certains partis politiques n’ont de nom que leur appellation, de véritables ‘’partis alimentaires’’ qui sont aussi inconstants que des girouettes, prenant le soin toujours de « sécher leurs habits là où le soleil brille » selon le mot d’une figure politique ivoirienne,- comprenez par là : se ranger du côté du pouvoir pour profiter de ses délices-. Une versatilité qui agace les masses sociales et qui participe aujourd’hui d’une désaffection du citoyen lambda d’avec la chose politique.

En tout état de cause, plus qu’une option, l’unité des partis d’opposition sous une candidature unique  dans nos Etats africains fait figure d’exigence. L’accession au pouvoir d’État est à ce prix.

ÉCOLE IVOIRIENNE : L’ЀRE DE L’ÉLЀVE- ROI SE POURSUIT !

Malheureusement, les années passent et se ressemblent sous les latitudes ivoiriennes en matière de mœurs scolaires. Au-delà des tares structurelles qui gangrènent le milieu scolaire ivoirien- phénomène de massification, de la violence, de la tricherie, des grossesses… -, une autre pratique non moins désastreuse fleurit de plus en plus à l’approche de chaque congé scolaire. En effet, ce qu’il est convenu d’appeler le « phénomène des congés indus » se généralise à l’échelle de tout le pays. Les élèves ivoiriens s’illustrent de plus en plus  dans l’art de faire et de défaire le calendrier officiel des congés scolaires au gré de leurs caprices du moment. Tout se passe comme s’ils étaient passés le mot pour perturber et débrayer collégialement les écoles publiques et privées. Ainsi, comme à l’accoutumée, en prélude à ces congés de nouvel an, ils n’ont pas dérogé à cette pratique, qui se mue progressivement en habitude viscérale. Pour le coup, ce lundi 10 décembre, me rendant au lycée 3 de Gagnoa où j’officie en qualité de professeur de philosophie, j’aperçois aux abords de l’école un regroupement inhabituel d’élèves, doublé de clameurs incessantes, qui témoignent à l’évidence d’une atmosphère surchauffée au sein du lycée. Sur le moment, je nourris une certaine appréhension à franchir le portail du lycée pour rejoindre la salle des professeurs, d’autant plus que l’entrée est obstruée par la présence des élèves et je suis conscient également de l’extrême violence dont ils peuvent faire preuve- notre lycée ayant subi leur furie destructrice deux ans auparavant, un véritable saccage en règle, avec en prime la bastonnade d’un officier de police-. Néanmoins, je décide de passer outre cette peur, et j’arrive à me faufiler pour accéder à l’enceinte de l’établissement déjà noire d’élèves. Renseignements pris auprès de certains collègues, les élèves ont décidé de débrayer et de prendre ipso facto leurs congés de Noël prévus le 21 décembre soit dans deux semaines.

A la vérité, « ce coup de force » des élèves n’est nullement une surprise. Depuis plusieurs jours déjà, il bruissait qu’ils s’étaient accordés sur la date de ce lundi 10 décembre pour rentrer en congés, au mépris du calendrier officiel. Sauf, qu’aucune mesure préventive et dissuasive n’a été prise par les autorités pour conjurer cette situation. Il faut bien se l’avouer, aussi bien les autorités en charge de l’éducation nationale que le personnel enseignant et d’encadrement semblent être démunis face à cette gangrène.

-Une communauté éducative impuissante

Que faire face à ces perturbations intempestives de cours qui affectent la qualité de l’enseignement ivoirien ? La question est lancinante et semble pour le moment sans issue. De la prise de sanctions  contre les élèves perturbateurs qui vont jusqu’au renvoi de certains, en passant par le déploiement des forces de l’ordre (que les élèves n’hésitent aujourd’hui pas à pourchasser et à bastonner) et les campagnes de sensibilisation, rien n’y fait jusqu’à présent. Et tout porte à croire que la pratique prospère d’année en année au point d’avoir une dimension nationale.  C’est bien connu, le système éducatif ivoirien est déjà en piteux état, ces déperditions de cours viennent se rajouter à une longue liste de maux, qui immanquablement constituent un obstacle aux nombreux efforts consentis par les pouvoirs publics- effort infrastructurel et effort de recrutement- pour redonner à l’école ivoirienne son lustre d’antan.

Cependant, l’école n’est rien d’autre que le reflet de la société ivoirienne, une société malade, gangrénée par de nombreux maux.

Une école ivoirienne malade à l’instar du corps social

C’est une évidence, l’école est le microcosme du macrocosme social, elle est l’émanation et le creuset des réalités sociales. L’état comateux de l’école ivoirienne est donc symptomatique des maux qui minent notre société, qui ont pour noms violence, laxisme, incivisme, corruption, concussion, tricherie, dissolution des mœurs… et que sais-je encore. En un mot comme en mille, la société ivoirienne se porte mal, et c’est un euphémisme que de le dire. Ce « phénomène des congés indus » est juste un indicateur de contre-performances, une piqûre de rappel sur l’énormité du chemin à parcourir pour sortir de l’ornière. Au-delà du taux de croissance ivoirien qui frise les deux chiffres, et qui pourrait faire pâlir d’envie bien de pays occidentaux à la croissance en berne, les pouvoirs publics et tout le corps social ivoirien gagneraient à revenir à l’essentiel c’est-à-dire le réarmement moral, la reconversion des mentalités dans le sens d’une culture du civisme, de la discipline et du travail, seuls gages d’un développement véritable.

Le mouvement des « gilets jaunes » vu d’Afrique

Hallucinantes, surréalistes, invraisemblables, les qualificatifs ne manquent pas pour décrire les scènes de violence orchestrées sur les Champs Elysées et la place de l’arc de triomphe, elles sont « dignes » de certaines de nos « républiques bananières », où l’incivisme se double d’une interprétation permissive de la démocratie. Sauf que là, ne nous méprenons pas, nous ne sommes pas sous les tropiques africains, mais plutôt sous les latitudes françaises. Une éruption, une explosion de violence qui n’a d’égale que l’incompréhension qu’elle suscite vue d’Afrique. La rue africaine s’interroge et se perd en conjectures, « mais où va la France ? », dit-on.

Une France méconnaissable

Il faut se l’avouer, les scènes de guérilla urbaine, les saccages, le vandalisme, les batailles rangées entre policiers et manifestants -que dis-je émeutiers-, le nombre important de victimes, d’interpellés… ont fait l’effet d’un choc sous les tropiques africains. Comment la France en est-elle arrivée là ? La belle France, celle des « pratiques policées », « des mœurs raffinées » en est là aujourd’hui, défigurée, souillée par tant de violences et d’incivisme. Un déchaînement d’une rare violence dirigée en grande partie contre les symboles de l’Etat et de la finance, qui dénote à l’évidence que les pays en voie de développement, et en particulier les pays africains n’ont pas le monopole de la culture de la violence ou de la « bêtise ». Oui, il ne serait pas excessif de qualifier cette furie destructrice de véritable bêtise car rien ne peut justifier un tel niveau de violence et de destructions. C’est bien connu, la démocratie réside non pas dans l’argument de la force, mais dans la force de l’argumentation, les protestations ne peuvent se faire que dans les limites du respect de la chose publique, et du respect des autres. Hélas, la France vient d’administrer la preuve que l’exemplarité des mœurs républicaines n’est pas toujours du côté de ceux qu’on croît porter l’étendard du civisme-le respect de la chose publique-.

En outre, la rue africaine s’interroge : comment le président Macron va-t-il sortir ce cette mauvaise passe ? C’est sans conteste la pire tempête à laquelle il a à faire face depuis le début de son quinquennat, après le feuilleton Benallard. Tout porte à croire que le président jupitérien, le maître des horloges comme il aime à se qualifier, laissera des plumes dans cette fronde sociale protéiforme. Les dernières propositions de mesures de sortie de crise du premier ministre, Edouard Philipe, laissent entrevoir une inflexion de la part de l’exécutif, sinon un rétropédalage, qui du reste est jugé tardif et insuffisant.

Un président français qui a perdu de sa superbe.

Pour le moins, le capital sympathie du président Macron s’est fortement effrité à l’échelle du continent africain. Un style de gouvernance jugé froissant, voire condescendant par moments. Certains propos du jeune président français Macron sont heurtants et agaçants à plus d’un titre. On se souvient qu’il reprochait à Hollande un manque d’autorité, de fermeté dans l’action publique, mais sous son magistère, on n’est pas loin de penser qu’on glisse vers l’autoritarisme et l’arrogance. Du recadrage public de l’ex-chef d’État major des forces  françaises qui a précipité la démission de celui-ci, à la sortie froissante du président français faisant état de ce que le sous-développement en Afrique est d’ordre civilisationnel, son dérapage en Pologne sur les travailleurs détachés, ou encore ses propos peu amènes à l’endroit du président Roch Marc Kaboré lors de l’étape burkinabé de son périple africain, qu’il a vite fait de mettre sur le compte de la plaisanterie… le président  Macron irrite de plus en plus. Et justement, c’est l’un des éléments favorisant cette crise sociale. Le manque de véritable concertation, la volonté d’embarquer les français dans un train de réformes sans leur adhésion préalable, le manque d’empathie, le mépris, l’indifférence, le manque de compréhension des souffrances du petit peuple, la chute du pouvoir d’achat faute d’accompagnement suffisant pour les plus pauvres, qui constituent la lame de fond de cette contestation sociale sans précédent.

En tout état de cause, cette forte période d’agitation sociale constituera un tournant décisif de sa mandature, il y aura vraisemblablement pour l’exécutif français un avant et un après « gilets jaunes ». Peut-être que cette fronde sociale inédite aura le mérite de rappeler au président Macron que l’urgence des reformes sociales requiert un minimum de consensus national, un minimum d’adhésion préalable des Français.

 

 

Latitudes ivoiriennes : quand la corruption nous gouverne !

S’il est un phénomène sur lequel tous les ivoiriens s’accordent aujourd’hui, c’est incontestablement celui de l’explosion de la corruption, de la course à l’enrichissement illicite. Un véritable sport national qui gangrène toutes les strates de notre société.

Aucun secteur d’activité n’est épargné par ce fléau qui étend irrésistiblement ses tentacules sur l’ensemble du corps social… Du corps judiciaire, en passant par celui des régies financières (qui détient le Graal en la matière), de la santé, de l’enseignement, des forces de sécurité… ou encore les ministères, qui se sont transformés en véritables nids de la corruption. Le phénomène ne s’est jamais « aussi bien porté » sous nos tropiques ivoiriens. En un mot comme en mille, il a atteint des sommets inimaginables.

Tout se passe comme si tous ceux, ou presque, qui détiennent une parcelle de pouvoir se sont donnés le mot pour s’en mettre plein les poches. Même « les sans grades », comprendre les agents subalternes de l’administration, ne dérogent pas à cette tendance lourde. Que d’ingéniosité ou de savoir-faire déployé par les Ivoiriens dans leur secteur d’activité respectif pour prendre indûment « leur part du gâteau » ou pour « manger » comme on le dit trivialement en terre ivoirienne (comprenez s’en mettre plein les poches).

Surtout ne nous méprenons pas, cette poussée extraordinaire de la corruption est la conséquence d’un délitement de la société ivoirienne par le haut. C’est bien connu, le poisson pourrit toujours par le haut. L’élite dirigeante ivoirienne y est pour beaucoup dans le fleurissement de cette corruption de masse.

Une élite dirigeante prédatrice

C’est un secret de polichinelle, les hommes les plus riches de ce pays sont des notables politiques, des chefs d’institutions, des ministres, des hauts commis de l’État… bref, une élite dirigeante prédatrice et nombriliste, qui pour l’essentiel considère le pouvoir comme une mangeoire où on vient se servir plutôt que servir l’intérêt général.

Et pourtant que d’espoirs suscités en 2011 à son arrivée au pouvoir! Précédé de sa réputation de banquier de haut vol (ayant exercé comme gouverneur de la banque centrale de l’Afrique de l’ouest et DGA du FMI), le président Ouattara personnifiait toutes les attentes des ivoiriens liées à la moralisation de la vie publique. Hélas, les fruits n’ont pas tenu la promesse des fleurs. 

Pire, les scandales financiers se multiplient dans une relative impunité. Le dernier en date, et de loin le plus retentissant, est celui de la fraude orchestrée au guichet unique automobile, qui a entraîné un manque à gagner de plusieurs milliards à l’État ivoirien et impliqué des personnalités de renom.

Abstraction faite des concours de la fonction publique qui se monnayent au prix fort, des pots de vin liés à la passation de certains marchés publics, du racket policier ou encore de l’extorsion de fonds aux patients dans nos hôpitaux, le citoyen lambda ne sait plus où donner de la tête, partagé qu’il est entre colère et fatalité.  

En dépit du durcissement de la législation en matière de répression des faits de corruption et de la mise en place de structures dédiées à la lutte contre ce fléau (haute autorité pour la bonne gouvernance, autorité de régulation des marchés publics, brigade de lutte contre la corruption, brigade de lutte contre le racket…), la corruption, la concussion prospère, elle se banalise, elle, se normalise. Au-delà des incantations publiques, des professions de foi du chef de l’État à combattre le fléau de la corruption, tout porte à croire que le président Ouattara a les mains liées par ses conditions d’accession au pouvoir.

Un chef d’État, otage de ses alliances politiques et du retour d’ascenseur à ses fidèles

Il faut se l’avouer, les conditions d’accession au pouvoir du président Ouattara ont été pour le moins laborieuses. Soutenu par une rébellion armée, par une coalition de partis houphouétistes (le RHDP) et par la présence indéfectible de nombreux cadres de son parti qui ont tout sacrifié sur l’autel de son accession au pouvoir, le président ivoirien se voit dans l’obligation de remercier tout ce personnel politique et militaire à travers leurs nominations à des postes de responsabilité. Même allant jusqu’à fermer les yeux  sur leurs pratiques corruptives.

Jusqu’à ce jour aucun ponte du régime n’a été écroué pour faits de corruption, et pourtant Dieu seul sait si nombre d’entre eux devraient être derrière les barreaux pour enrichissement illicite, gabegie et abus de biens sociaux. Des nouveaux riches dont la fortune ne bénéficie d’aucune traçabilité hormis leur appartenance au régime actuel.

Gageons tout simplement que le président qui est au bout de sa seconde mandature passe à l’offensive contre cette gangrène, qu’il prenne des sanctions vigoureuses et courageuses  contre ces fossoyeurs en col blanc de notre société. Mais pas seulement ! Il faut aussi une véritable reconversion des mentalités dans le sens de l’instauration d’une véritable culture de l’intérêt général, du bien public. D’ici là, la vie sous les latitudes ivoiriennes se déroule entre  petite corruption et enrichissement illicite au sommet de l’État.

LES CINQ PÉCHÉS CAPITAUX DE LA SOCIÉTÉ IVOIRIENNE !

   En dépit des belles performances macro-économiques enregistrées par la Côte d’Ivoire (au moins 8% de taux de croissance depuis 2012), elle reste laminée par des tares structurelles d’une gravité inouïe, que je qualifie de péchés capitaux ou de menaces existentielles car elles doivent être conjurés, sous peine de faire chavirer le navire Ivoire.

Aux  premières loges de ce ‘’top 5’’ des péchés capitaux, figure le déficit d’unité nationale. S’il est un chantier sur lequel le régime du président Ouattara a avancé le moins durant ses deux mandatures, c’est incontestablement celui de la réconciliation nationale. Les effets cumulatifs de plus d’une décennie de crise militaro-politique ont déstructuré le tissu social. Ce dernier a tellement été abîmé que certains ivoiriens nourrissent encore l’idée d’un match retour – entendez une seconde confrontation armée – entre partisans de Laurent Gbagbo (dont beaucoup n’ont pas digéré la perte du pouvoir d’État) et affiliés de l’actuel camp présidentiel. Les récriminations, les rancœurs, les ressentiments liés à la crise post-électorale sont encore présentes, les plaies béantes liées à cet épisode tragique de notre pays ont été cautérisées, mais pas cicatrisées. Les actions initiées par les pouvoirs publics pour l’instant ne sont pas à la hauteur des attentes liées à ce vaste chantier qu’est la réconciliation nationale, préalable à tout véritable développement.

Le corollaire de ce déficit d’unité nationale nous renvoie à la seconde gangrène de la société ivoirienne, que j’appelle la forte ethnicisation du jeu électoral. En effet, sous les latitudes ivoiriennes, chaque leader politique à ses ‘’électeurs naturels’’, son ‘’bétail électoral’’, selon qu’il soit originaire de telle ou telle ethnie. Une forte tribalisation du jeu électoral qui dénote à l’évidence d’un manque de maturité démocratique sous nos tropiques ivoiriens. Ainsi le président Ouattara recrute-t-il massivement ses électeurs dans la partie Nord du pays, d’où il est originaire. Cela vaut aussi pour Bedié, qui s’adjuge les voix du centre, Gbagbo Laurent, celles du centre-ouest ou encore Mabri Toikeuse qui rafle celles de l’ouest. Au-delà de la présence marginale de militants de différents bords ethniques dans certains partis politiques, le vote comme le jeu politique en général reste largement tributaire de la carte ethnique ou communautaire en terre ivoirienne. Tout porte à croire que la présidentielle à venir ne dérogera pas à cette triste réalité. Au niveau du gros de la troupe (les masses sociales ivoiriennes), cette problématique pourrait se résumer en ces termes : dis-moi ton ethnie, je te donnerai le nom de ta chapelle politique.

A côté de ces deux écueils qui fragilisent la société ivoirienne, un autre, non moins important, est celui de la violence. Le constat s’impose aujourd’hui avec la force de l’évidence : la violence se banalise en terre ivoirienne. Abstraction faite des pires atrocités liées à la crise post-électorale en 2010 (avec à la clé plus de 3000 morts), la violence s’instille, se distille durablement dans toutes les strates de la société ivoirienne, au point de devenir un véritable référent. Jamais dans l’histoire de notre pays, la violence n’a été aussi prisée pour résoudre les conflits sociaux. Tout se passe comme si la violence était instituée par les membres du corps social comme l’unique mode d’expression face aux tensions sociales. C’est un secret de polichinelle, en terre ivoirienne : quand on n’est pas content, on casse, on saccage, on brûle, on s’en prend aux symboles de l’État, et comme on le dit de manière triviale à Abidjan « ça ne va pas à quelque part », comprenez qu’il n’aura aucune sanction ou suite judiciaire liée à ces actes. Une véritable culture de la violence qui déteint jusqu’en milieu scolaire.

A ce sombre tableau s’ajoute malheureusement la course à l’enrichissement illicite. Malheureusement, le changement de régime en 2011 n’y aura rien fait. Pire, le phénomène de corruption, de concussion ou de prévarication fait aujourd’hui figure de véritable fléau national. Nos ministères et nos administrations se sont transformés en véritables nids de la corruption. Entre pots de vins liés à la passation des marchés, détournements de fonds publics, abus de biens sociaux, vente des concours d’entrée à la fonction publique et rackets des forces de l’ordre… chacun veut prendre « sa part du gâteau », et c’est peu que de le dire. Tous ceux qui possèdent une parcelle de pouvoir,  y compris les « sans grades », veulent s’en mettre plein les poches. L’enrichissement illicite semble être le maître mot, un véritable sport national. Signe des temps, la classe des nouveaux riches compte de nombreux pontes du régime, à la tête des institutions, des ministères, des régies financières… Ceux-là font du pouvoir une véritable mangeoire. Et le plus dramatique est l’inaction du chef de l’Etat. L’incurie est aussi assourdissante que révoltante. En dépit des nombreux scandales financiers qui entachent l’exercice de son pouvoir, aucun baron du régime ne s’est pas encore retrouvé derrière les barreaux. Dieu seul sait s’il devait s’y trouver par dizaines, tant il est vrai qu’aujourd’hui l’enrichissement illicite s’est érigé en mode de fonctionnement dans de nombreux départements ministériels.

Enfin, nous ne saurons clore ce ‘’top cinq’’ des péchés capitaux qui gangrènent la société ivoirienne sans relever l’incivisme ambiant qui prévaut aujourd’hui en terre ivoirienne. Le constat est sans appel, l’incivisme est présentement un marqueur important de la société ivoirienne. L’ivoirien en général a peu ou pas d’intérêt pour la chose publique, pour les règles qui président l’espace public. Du mépris des règles de circulation routière en passant  par l’inobservation des règles d’urbanisme ou encore la transformation de nos rues en poubelles et l’occupation anarchique de l’espace public, on est en droit de se demander si la notion de chose publique a encore un sens. L’une des conséquences les plus dramatiques de cet incivisme notoire a été la survenue des dernières inondations à Abidjan. En effet, les constructions anarchiques sont légion au mépris des règles les plus élémentaires de construction et d’urbanisme. On édifie des constructions sur les ouvrages d’assainissements qui doivent servir justement à réguler et évacuer l’eau de ruissellement de pluie. Les servitudes, les emprises sont occupées systématiquement, tant et si bien que la ville d’Abidjan s’est transformée aujourd’hui en véritable espace immobilier et marchand où le plus petit mètre carré est âprement discuté. Les populations sont passées maîtresses dans l’art de transformer les caniveaux en dépotoirs, avec pour conséquence d’empêcher le passage des eaux qui, en cas de forte pluie, dévalent inévitablement dans les habitations et sur les routes.

En un mot comme en mille, il urge de solutionner ces maux précités afin que la Côte-d’Ivoire puisse se diriger vers des rivages beaucoup plus heureux.

VICTOIRE DES BLEUS : « L’AUTRE NOM DE LA FRANCE, C’EST LA DIVERSITÉ ! »

La formule est de l’historien français Fernand Braudel. Elle cristallise à elle seule l’identité réelle de la France c’est-a-dire un pays d’immigration profondément pluriel ou composite… L’épopée de la France durant ce mondial 2018, permise notamment grâce à l’apport important de ses cadors d’origine africaine (M’bappé, Umtiti, Pogba, N’Golo Kanté, Matuidi, N’zonzi, Dembelé, Sidibé pour ne citer que cela) est un pied de nez à cette partie de la France raciste, sectaire et réactionnaire. Une bonne réponse à cette partie de la France qui a cédé aux sirènes du populisme, du repli identitaire, que dis-je, au nationalisme de bas étage qui considère à tort les migrants comme des ennemis de l’intérieur.

Et pourtant, ce sont ces ‘’nègres’’, enfants et petits-enfants d’immigrés et banlieusards, qui ont essentiellement porté la France, et lui ont permis pour la seconde fois d’être sur le toit du monde. La sélection française partie en Russie était composée de 14 noirs et de deux maghrébins… autant le dire, c’était une équipe africaine. Une présence massive de joueurs de couleurs pour ce mondial, qui, loin d’être un cas isolé, est une tendance lourde dans les sélections françaises (athlétisme, handball, basket, judo…). Mais la musique, le théâtre, le cinéma, la littérature et que sais-je encore regorgent aussi de ces français de couleurs qui porte fièrement et brillamment l’étendard de la France sous toutes les latitudes.

Il faut se le dire clairement, la France doit rompre avec cette logique opportuniste de « l’immigration choisie ». Elle doit cesser de profiter uniquement des talents de couleurs, tout en peinant à accorder la pleine reconnaissance à ces millions de Français d’origine africaine, qui, pour le gros de la troupe, appartiennent à la France invisible, à la France de l’ombre.

On ne dira jamais assez, la France intrinsèquement, c’est la mixité raciale, sociale, c’est le multiculturalisme. Elle n’est belle que lorsqu’elle est parée de toutes ses couleurs black, blanc, beur. Comme le rappelle avec raison Amadou Hampaté Ba « la beauté du tapis tient à la diversité de ses couleurs ».

SYSTEME EDUCATIF IVOIRIEN : LE FLEAU DE LA POLITIQUE DU CHIFFRE !

 

C’est un secret de polichinelle sous les latitudes ivoiriennes, l’actuel chef d’Etat Alassane Ouattara (économiste de son état, ancien gouverneur de la BCEAO et ancien DGA du FMI) éprouve une vive inclination voire une fascination pour les chiffres. Tant et si bien que tout son gouvernement s’est jeté à corps perdu dans une course effrénée aux résultats statistiques pour satisfaire « le grand manitou », quitte à tronquer la réalité. La critique est déjà acerbe concernant l’économie ivoirienne qui culmine à environ 9% de taux de croissance depuis 2012 (de quoi faire pâlir d’envie de nombreux pays européens à la croissance en berne), sauf qu’à l’épreuve des réalités concrètes, cette croissance semble être un simple agrégat de chiffres, elle semble être l’arbre qui cache la forêt des difficultés existentielles qui assaillent les masses laborieuses ivoiriennes. Entre inflation galopante, difficultés énormes à se nourrir, à se loger, à se soigner… en somme à couvrir ses besoins basiques, le citoyen lambda ivoirien  ne s’est plus ou donner de la tête. Les récriminations sociales se multiplient avec à la clé cette boutade populaire « on ne mange pas la croissance ! ».

Malheureusement, cette politique à outrance du chiffre s’étend aussi à un domaine aussi sensible que celui de l’éducation nationale. Sans vouloir être négateur de  l’effort infrastructurel et de l’effort de recrutement en personnels consentis par les pouvoirs publics actuels, il reste que le niveau de l’école ivoirienne en termes de qualité de la formation n’a jamais été aussi bas. Le constat est sans appel, le niveau des apprenants ivoiriens est incroyablement bas. Comme si tous les enseignants s’étaient passés le mot pour reprendre en chœur cette tragique réalité, et tout porte à croire que le ministère de l’éducation nationale soit pour beaucoup dans cette formation au rabais, dans ce nivellement vers le bas que connaît le système éducatif ivoirien. En effet, mû par la volonté incompressible de faire du chiffre pour s’assurer la confiance du président de la République, le ministre de l’éducation nationale s’est lancé tout azimut dans une politique que je qualifierais » d’ouverture des vannes » pour avoir les « meilleurs résultats scolaires » possibles, ainsi, les redoublements et les exclusions d’élèves sont de moins en moins tolérés par les directeurs régionaux de l’éducation nationale. A ce titre, la consigne est stricte, faire passer le maximum d’élèves en classe supérieure (abstraction faite du niveau réel des apprenants),  de sorte que les conditions d’admission à l’entrée en 6ième ont été quasiment supprimées, des milliers d’élèves se retrouvent au collège sans véritables fondamentaux ou pré requis. Cela vaut aussi pour le BEPC (examen d’entrée au secondaire) qui faire figure de passoire aujourd’hui, tous les coefficients des matières ont été ramenés à un, de sorte que de nombreux apprenants décrochent ce diplôme sans acquis véritables. Durant cette session du BEPC 2018, le ministère a même poussé l’audace jusqu’à reprendre les délibérations en l’absence  des professeurs- du moins dans la zone de Gagnoa ou j’officie- en abaissant le nombre de points requis au départ à l’effet d’atteindre les 60% de taux de réussite nationale fièrement proclamés par ses soins. Ce constat de la poursuite effrénée des chiffres est encore plus vrai à l’aune de la politique d’ACP (approche par compétence) introduite par le ministère, qui consiste en une ultra simplification  des contenus scolaires, avec à la clé des évaluations très transparentes en formes de questions réponses, de questions à choix multiples… qui n’incitent pas réellement les apprenants à cultiver le goût de l’effort. La ‘’qualité’’ des sujets aux différents examens témoigne également de cette volonté manifeste de faire du chiffre. Tenez, pour la session du baccalauréat 2017 série A2, à la lecture des différents sujets proposés en philosophie, notamment en dissertation, nous sommes restés sans voix (mes collègues de philosophie et moi) face à ces sujets très transparents ou linéaires qui n’appelaient qu’une simple récitation du cours de la part des apprenants. Sur le moment, je n’ai pas manqué d’exprimer mon indignation en affirmant que même en devoir de classe, il ne m’arrivera jamais à l’esprit de proposer une telle évaluation. Ou va l’école ivoirienne avec de tels procédés ? Ce constat amer vaut aussi pour le supérieur. A juste titre d’ailleurs, l’école ivoirienne s’est transformée en une immense fabrique à chômeurs, des milliers étudiants bardés de diplômes mais sans qualification réelle. Loin de moi, la volonté de vouloir militer pour une hyper complexification des contenus scolaires et des différents examens, mais de là à poursuivre frénétiquement des résultats statistiques à travers une politique du chiffre qui met dangereusement en péril l’école ivoirienne, mon opinion est toute faite : mettre des tours de vis, revenir à la rigueur, à la sélection, à la qualité de l’enseignement et du niveau des examens d’antan. Voilà une des conditions essentielles  que les pouvoirs publics ivoiriens doivent intégrer pour renouer avec le fil de l’excellence scolaire.